“L’éolien est au nucléaire ce que l’huile est à la salade”… Comprenez : “un assaisonnement doux pour faire passer la pilule souvent difficile à digérer”. Mais alors que la production éolienne française devrait atteindre à l’horizon 2020 près de 25 000 mégawatts, elle n’est aujourd’hui que de 4 200 MW. Un développement dans l’air du temps certes, qui n’est pas du goût des anti-éoliens, cette poignée d’irréductibles qui résistent encore et toujours à l’envahisseur écolo. Et si l’éolien n’était en fait que du vent ? Entretien avec Alain Bruguier, Président de la fédération Vent de Colère…

Une opposition fondamentale

“Avec Vent de colère, nous faisons échouer 60% des projets éoliens”, se vante Alain Bruguier, président de la fédération, qui regroupe plus de 520 associations locales. Leur mot d’ordre est clair et sans détour : ” L’opposition fondamentale à l’éolien industriel”, chiffres à l’appui. Le 6 novembre 2009, le journal La Tribune réalisait sur son site internet un sondage sur le développement des éoliennes en France. Le résultat est tombé, sans appel : 88% des 5 627 votants se disaient contre cette énergie alternative alors que seulement 12% la défendaient. En décembre 2008 déjà, le journal Le Châtillonais et l’Auxois questionnait ses lecteurs sur l’implantation d’éoliennes en Pays Châtillonnais : 87% s’y disaient hostiles.

Pour Alain Bruguier, les raisons sont simples. Au fil des années, les arguments de l’association ont été contestés, affinés, pontifiés mais le constat reste le même : l’objectif principal de réduction des gaz à effet de serre n’est pas respecté, “cette source de production d’électricité étant non garantie et non appelable*”. En clair, “il faut à chaque instant adapter la production à la consommation” afin d’éviter le black-out. “Il est de notoriété publique, ajoute-t-il, que le vent n’est pas quelque chose de répandu en Bourgogne et en Côte d’Or”, contrairement à un mistral soufflant sur les littoraux français.

En effet, pour fonctionner, une éolienne a besoin d’un vent qui souffle au minimum à 17 km/h ; elle produit à sa puissance nominale avec un vent de 50 km/h et se bloque à 90 km/h. C’est cette absence de régularité qui pose problème, les pics de consommation se produisant plus particulièrement la nuit en hiver ou alors le matin au démarrage de l’activité (train, métro, tram, usine,…), périodes où le vent est, selon la fédération, moins fort…

Un réseau qui peut se “casser la gueule”

Le vent change en moyenne de direction et de sens toutes les 8 secondes … En revanche, une chose est certaine, le cap de Vent de colère n’a pas bougé d’un iota depuis bientôt dix ans. Aujourd’hui, le nucléaire représente à peu près 80% de la production d’électricité française. “Si celui-ci passait à 70%, nous n’y verrions aucun inconvénient”. Or reste à savoir par quoi le remplacer. Le vent ? Hors de question ! Quoi d’autre alors ? “Nous sommes tout à fait favorables à tout autre énergie renouvelable à production garantie” : pile à combustible au premier plan pour le moyen terme mais dès maintenant, leur choix se porte sur la biomasse (ex : bioénergie du bois), ou la géothermie des roches profondes (= pompes à chaleur sur nappes phréatiques).

La fédération prône donc “des moyens de production d’électricité garantie, en puissance appelable” en répondant à une équation simple : production = consommation, “sous peine de voir le réseau se casser la figure”. Mais alors, dans ce cadre, quel avenir pour la France à l’heure ou l’Allemagne, le Danemark et d’autres puissances mondiales sont à la pointe en la matière ? “Ce serait travestir la vérité que de dire qu’on est en retard sur la lutte contre le changement climatique et se serait abuser les lecteurs”.

En revanche, si la France est l’un des seuls pays européens à avoir respecté le protocole de Kyoto**, la marche suivante ne pourrait, selon Vent de colère, être franchie grâce aux éoliennes. En effet, le vent arrivant aux périodes de manque ou d’arrêt des centrales nucléaires pour maintenance, le reste du temps, le surplus continuera à être “revendu au prix fort à l’étranger”, selon Alain Bruguier :”un vrai drame”, “une imposture écologique”, qui ne contribuerait pas à diminuer le taux de CO2 : “Les éoliennes nécessitent, dans 80% du temps, l’intervention de centrales thermiques pour réguler le niveau d’électricité, soit 4 fois plus de CO2.”

“Les méthodes de voyou” des firmes éoliennes

Hormis ces critères économiques, Vent de colère base sa contestation sur le mécontentement ambiant provoqué par l’installation d’un champ d’éoliennes. Alain Bruguier l’affirme : les dernières éoliennes, quoi qu’on puisse en dire, font “énormément de bruit”. Un critère assez subjectif, qui dépend tout de même de l’endroit où sont installés les mâts ainsi que de l’environnement proche (bosquets, falaises,…). L’impact, s’il est fort au niveau du confort auditif ou de l’esthétique, aurait “aussi une influence sur la valeur locative du bien”.

En ce sens, un nouvel argument semble faire désormais autorité : une jurisprudence sur les effets stroboscopiques (= phénomène correspondant à l’ombre portée des pales), “un problème très perturbant pouvant provoquer des crises d’épilepsie”. En clair, lorsqu’une éolienne tourne par période de grand soleil, son ombre est directement projetée sur le sol. La rotation des pales traversant la lumière provoque cet effet stroboscopique. Une vingtaine de plaintes sont aujourd’hui déposées devant différents tribunaux, dont à Lyon pour le compte de la ferme éolienne de Grosbois-en-Montagne.

En outre, cet impact s’étendrait aussi au secteur du tourisme. Dans notre édition du mercredi 09 décembre 2009, Jean-Christophe Vaillant de Powéo et le maire de Beurey-Baugay nous annonçaient leur envie de créer des sentiers pédestres et pédagogiques au pied de la ferme éolienne de l’Auxois Sud. Un projet aberrant pour la fédération Vent de Colère, qui s’interroge sur le nombre de personnes qui se rendront sur place au bout de deux ans. L’euphorie de la construction tombera rapidement selon eux et le public ne sera pas au rendez-vous. Et Alain Bruguier de souligner “les méthodes de voyou” que mettent en œuvre les firmes pour promouvoir leur produit : elles proposeraient des voyages organisés sur un site tout en “débrayant les éoliennes afin de limiter les nuisances sonores”…

Un bilan négatif : “une gigantesque imposture”

A l’heure actuelle, de nombreux projets sont en cours en Côte d’Or. Préalable à toute construction, l’étude d’impact permet de mesurer les effets du projet sur son environnement. Et là aussi, selon Alain Briguier, “les méthodes utilisées pour les mesures acoustiques et avifaunistiques ( sur la faune animale et plus particulièrement les oiseaux), sont dramatiques”. Nouvelle figure de proue de cette lutte, l’association Alternatives-en-Auxois entend lutter contre le projet de parc éolien sur le plateau surplombant la commune de Beurizot, histoire d'”encourager un développement rationnel des énergies renouvelables en Côte d’Or”. Baigneux-les-Juifs, Grosbois-en-Montagne, Montceau-et-écharnant (col de Bessey en Chaume) : les anti-éoliens prennent la forme d’une petite dizaine d’associations avec “une problématique différente à chaque fois” mais une “prise de conscience de plus en plus forte”.

Pour la première fois, explique-t-il, “on a le sentiment que les pouvoirs publics sont à notre écoute et qu’ils prennent en compte tous les arguments que l’on peut avancer”. Au moment même du sommet de Copenhague, le préfet de Lozère a notamment convenu que l”‘on mettait la charrue avant les bœufs”. Un bon signe pour Alain Briguier, qui avance en ultime argument celui de l’emploi. En effet, Jean-Louis Borloo annonçait en juin 2009 que le Grenelle de l’environnement allait créer près de 600 000 emplois. Un nouveau point de divergence pour le président de Vent de Colère, qui dénonce le calcul opéré par le ministre de l’environnement. Car si l’investissement de 40 milliards dans le Grenelle peut créer de l’emploi, il va aussi en “détruire dans d’autres domaines comme le tourisme à hauteur de 700 000 emplois”. Au final, “plus de destructions que de créations pour un bilan négatif : une gigantesque imposture …”

Aujourd’hui, conclut Vent de colère, les arguments des anti-éoliens seraient reconnus par tous les scientifiques… sauf ceux qui ont un intérêt financier avec l’éolien ou qui sont dogmatiques. Qui est véritablement dans le vent ?…

* Énergie en puissance appelable = énergie produite immédiatement, en fonction de la demande.

** Protocole de Kyoto : entré en vigueur en 2005, ce protocole international vise à lutter contre le changement climatique en réduisant les émissions de gaz carbonique.